Rubens, Jordaens, Velasquez, Rembrandt, tant d'autres ont trouvé la vie à la surface de la toile avec de grands gestes, des pâtes épaisses, des approximations d'esquisse, du mouvement. Vermeer, Brouwer, Corot, nous ont offert des allusions en touches délicates (et Brouwer malgré son rire éclatant), des formats intimes. Van Eyck chuchote son monde, tout en nuances, là aussi chaque coup de pinceau est indispensable, comme les cellules d'un corps. Metsys, Brueghel, Jean Fouquet, si vivants quand ils peignent que leurs peintures n'ont pas l'air sèches, cinq siècles plus tard. Et leur curiosité, leur ouverture, va de la délicatesse à la caricature sans jamais salir leurs modèles. J'ai aussi un faible pour Mantegna, que je ressens savant et tragique, avec sa poésie campée sur la géométrie. Le regard original, la poésie de Thomas Jones m'ont inspiré mon roman « Lumière sur la Wye ». Mais c'est Caravage qui m'a le plus influencé : ses recettes baroques n'ont rien perdu de leur efficacité, ses portraits expressifs ne rompent jamais l'unité du tableau, son clair-obscur nous permet de ne peindre que ce qui est nécessaire, sans rien décrire d'autre. L'atmosphère dramatique, contrastée de ses scènes m'a incité à oser davantage les figures expressives, les formes brusquées. Et sa palette franche va droit au coeur. Avec le temps je vois davantage la force et la beauté des Durer, Holbein, Van der Weiden, Campin, leurs jeux, leur humanité. Et plus près de nous dans le temps je suis très touché aussi par Pelizza da Volpedo et sa touche vibrante, instable, si proche de ses beaux et vrais sujets de tableaux. Au 20e siècle je retiens Stanley Spencer et Egon Schiele comme un encouragement à l'expression brute.
Le temps de séchage entre deux couches est long, il nous oblige à prendre du recul sur le sujet, agit comme un antidote à l'instantané. Titien conseillait de laisser « dormir » sa toile, retournée contre un mur pendant un an, pour l'achever ensuite à tête reposée. La peinture à l'huile laisse lentement éclore nos sentiments à la surface de la toile, en couches successives d'humeurs et d'intentions. Le réalisme est le meilleur terrain de jeu pour notre inconscient. En croyant peindre les choses telles qu'elles sont, notre esprit est trop occupé pour contrôler notre inconscient, et plus on sait peindre, plus il s'immisce dans des détails subtils, ce qui contribue beaucoup à la richesse de l'oeuvre et à son universalité.